Conduite auprès de 497 médecins exerçant sur l’ensemble du territoire français, l’étude HEART-DEATHS analyse dix situations de décès et leurs impacts émotionnels associés. Elle met en lumière une réalité jusqu’ici peu documentée : les émotions ressenties par les médecins ne relèvent ni de la faiblesse individuelle, ni d’un défaut de professionnalisme, mais constituent des réponses humaines face à des situations extrêmes.
Les résultats dessinent une cartographie précise, où chaque type de décès génère un profil émotionnel distinct :
- La mort brutale ou inattendue, vécue par 60,6 % des médecins interrogés, est dominée par un sentiment d’impuissance (30,9 %) ;
- Le décès survenu pendant ou après une intervention suscite majoritairement culpabilité (42,2 %) et colère (35,8 %) ;
- Le suicide du patient ou son choix d’en finir, bien que moins fréquent, apparaît comme la situation la plus impactante, avec un score moyen de 7,2/10 et près d’un médecin sur deux exprimant de la culpabilité.
Ces données traduisent une exposition répétée à des événements émotionnellement intenses, dans un cadre où ces ressentis restent peu reconnus et rarement accompagnés.
Des émotions multiples, entre détresse et mécanismes d’adaptation
L’étude ne se limite pas aux émotions négatives. Elle révèle également l’existence d’émotions dites « positives », souvent tues dans la culture médicale.
Face à certains décès, notamment dans les situations de fin de vie attendue et préparées en équipe, les médecins déclarent ressentir :
- Du soulagement (33,8 %) ;
- Un sentiment de travail accompli (jusqu’à 38,5 % selon les cas).
Ces émotions traduisent une forme d’accompagnement réussi. Pourtant, leur expression reste socialement inhibée dans les équipes médicales, où elles peuvent être perçues comme inappropriées. Cette tension entre ressenti réel et norme implicite constitue en elle-même une source de mal-être supplémentaire.
Un impact mesurable sur la santé mentale des médecins
Au-delà des ressentis ponctuels, l’étude met en évidence un impact global sur le bien-être psychologique des médecins, mesuré à l’aide du WHO-5, un indicateur validé par l’Organisation mondiale de la santé.
Les résultats sont sans équivoque :
- 21,7 % des médecins présentent une dépression probable ;
- 7 % une dépression sévère ;
- et plus d’un interne sur deux atteint ce seuil critique.
Ce gradient selon l’expérience est particulièrement marquant. Les jeunes médecins apparaissent comme les plus vulnérables :
- 52,4 % des internes présentent un score de dépression probable ;
- contre seulement 4 % des médecins libéraux seniors.
L’expérience semble jouer un rôle protecteur, mais au prix de nombreuses années d’exposition sans accompagnement structuré. La corrélation entre ancienneté et bien-être (r = 0,47) montre que cette adaptation est lente et progressive, laissant les premières années de carrière particulièrement exposées.
Des situations critiques encore sans réponse institutionnelle adaptée
Parmi les dix situations analysées, certaines apparaissent comme particulièrement problématiques en termes de soutien institutionnel.
Le suicide du patient ou son choix de mourir, par exemple, cumule plusieurs facteurs de risque :
- Impact émotionnel maximal ;
- Forte culpabilité ;
- Absence quasi totale de protocoles de soutien.
De même, le décès pré ou post intervention est identifié comme le scénario bénéficiant du plus faible niveau de soutien institutionnel (2,78/10), alors même qu’il génère des émotions particulièrement intenses.
Ces constats révèlent un décalage entre l’intensité des situations vécues et les dispositifs d’accompagnement disponibles, encore largement insuffisants ou inexistants et également sur l’arrivée potentielle de la loi sur l’aide et à mourir et sur impact sur les soignants au-delà de la décision du patient.
Structurer une réponse : six leviers pour transformer la prise en charge
Face à ces résultats, l’étude HEART-DEATHS formule plusieurs propositions concrètes visant à structurer une réponse à l’échelle du système de santé.
Parmi les principales recommandations :
- Intégrer la gestion de la mort dans les formations médicales, avec des modules dédiés selon les spécialités les plus exposées ;
- Mettre en place des débriefings systématiques après certains types de décès, sur des formats courts et opérationnels ;
- Créer des protocoles spécifiques pour les situations les plus traumatisantes, comme le suicide du patient ;
- Renforcer l’accès au soutien psychologique, notamment via des dispositifs existants comme la plateforme SPS (0805 23 23 36) ;
- Développer la recherche, afin de mieux comprendre les mécanismes en jeu et d’évaluer les dispositifs mis en place ;
- Reconnaître la fin de vie comme une mission à part entière de l’hôpital, incluant ses effets sur les soignants.
Ces propositions s’inscrivent dans une logique de transformation progressive, visant à intégrer la dimension émotionnelle dans les pratiques médicales sans remettre en cause leur organisation.
Une première réponse concrète : former les soignants à traverser la mort
Au-delà du constat, une réponse structurée existe déjà à travers le Diplôme Universitaire « Les soignants et la mort », porté par l’Université Paris-Est Créteil.
Cette formation se distingue par son approche centrée non pas sur le patient, mais sur le soignant lui-même. Elle vise à :
- Accompagner les professionnels dans la gestion de leurs émotions ;
- Structurer des espaces de parole au sein des équipes ;
- Former des référents capables d’impulser des évolutions organisationnelles.
Accessible à l’ensemble des professionnels de santé, elle s’organise autour de trois sessions en présentiel et propose une approche à la fois individuelle, collective et institutionnelle.
Dans un contexte où près de 60 % des décès surviennent à l’hôpital, souvent hors unités spécialisées, ce type d’initiative répond à un besoin structurel largement identifié par l’étude.
Reconnaître pour mieux soigner
En mettant des mots et des chiffres sur une réalité longtemps silencieuse, l’étude HEART-DEATHS marque une étape importante dans la reconnaissance de la santé mentale des soignants.
Elle rappelle que la qualité du soin ne repose pas uniquement sur des compétences techniques, mais aussi sur la capacité des professionnels à faire face, dans la durée, à des expériences émotionnellement intenses.
Reconnaître cette dimension, la nommer et l’accompagner ne relève pas d’un enjeu périphérique, mais d’une condition essentielle pour garantir la pérennité du système de santé.
À propos de l’étude
HEART-DEATHS est une étude observationnelle menée auprès de 497 médecins en France, couvrant l’ensemble des régions, incluant dix scénarios de décès et analysant leurs impacts émotionnels, les soutiens perçus et les symptômes associés. Elle constitue la première cartographie nationale des émotions des médecins face à la mort.
En savoir plus
Site web : https://www.lessurvivants.org/

