Chaque année en France, des milliers de personnes vivant avec des troubles psychiques tentent de trouver leur place dans un environnement social et professionnel souvent perçu comme exigeant, normatif, voire excluant. Si les dispositifs de soin existent, la question du lien social, de l’inclusion et du quotidien reste largement en suspens.
Sur ce terrain, encore peu visible médiatiquement, les Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM) apportent une réponse singulière : ni structures médicales, ni simples associations, mais des espaces où l’on reconstruit une place dans la société à partir de l’expérience vécue.
C’est dans ce contexte que L’ABEILLE VIE, à Bourgoin-Jallieu, a été fondée. Créée pour favoriser la socialisation et la réinsertion des personnes fragilisées psychiquement, cette association développe depuis dix ans un modèle fondé sur la pair-aidance, l’autonomie et une approche résolument humaine.
Une réalité encore méconnue, mais qui questionne en profondeur la manière dont la société considère la santé mentale.
Un espace non médical, mais central dans les parcours de rétablissement
Le GEM L’ABEILLE VIE naît officiellement le 2 octobre 2015, dans un local du centre de Bourgoin-Jallieu.
Le projet a été initié un an plus tôt par le GEM OxyGEM de Villefontaine, à la demande de l’Agence Régionale de Santé, qui identifie alors un besoin important sur le territoire.
Comme tous les GEM, L’ABEILLE VIE bénéficie d’un financement public de la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie qui est distribué par L’Agence Régionale de Santé.
Pourtant, son rôle ne relève pas du soin. Il s’agit d’un lieu de vie, où les adhérents se retrouvent pour partager des activités, échanger et rompre l’isolement.
Cette distinction est essentielle : ici, on ne vient pas se faire soigner, mais retrouver du bien-être.
Le fonctionnement repose sur une logique participative. Les adhérents choisissent eux-mêmes les activités qu’ils souhaitent développer.
Certains animent des ateliers, transmettent des compétences, ou accompagnent d’autres membres dans leurs démarches du quotidien.
L’objectif n’est pas la performance, mais la participation.
La pair-aidance constitue le socle de cette organisation. Chacun peut partager son expérience avec les autres : mieux gérer sa maladie, remplir des documents administratifs, utiliser un téléphone, partager un savoir-faire, ou simplement échanger.
Ce savoir issu du vécu devient une ressource collective.
« On ne vous demande pas qui vous êtes sur le papier » : une réponse à l’exclusion sociale
Le GEM s’adresse à des personnes qui, souvent, ne trouvent pas leur place dans un système jugé trop rapide, trop exigeant, et peu tolérant aux fragilités.
L’ABEILLE VIE se positionne explicitement comme un espace d’accueil sans jugement, où les critères sociaux ou professionnels sont absents.
Le projet porte une vision assumée : celle d’un lieu où l’on accueille au lieu d’écarter, où l’on écoute au lieu de juger, et où l’on rassemble au lieu de diviser.
Les adhérents ne sont pas considérés comme des bénéficiaires, mais comme des acteurs.
Ils participent à la vie du groupe, prennent des décisions et contribuent au fonctionnement de l’association. Cette reconnaissance change profondément le rapport à soi et aux autres.
Dans ce cadre, la question de la normalité est souvent interrogée.
L’association porte un message direct : « finalement on se demande qui est le plus fou ? ». Une manière de renverser les représentations et de questionner les normes sociales dominantes.
Dix ans de projets concrets : du jardin à la serre, une dynamique collective visible
Depuis sa création, le GEM L’ABEILLE VIE s’est construit autour de projets concrets, réalisés par les adhérents eux-mêmes.
Ces réalisations témoignent d’une capacité à agir, souvent sous-estimée chez les personnes concernées par des troubles psychiques.
Parmi les initiatives menées figurent la refonte de l’atelier bois, la création d’un jardin, la construction d’une serre en matériaux de récupération, les aménagements des salles d’activités, l’organisation des séjours vacances ou encore la mise en place d’un atelier couture qui fut le premier atelier manuel du GEM. Ces projets sont pensés, organisés et réalisés collectivement.
L’association s’inscrit également dans son territoire. Elle participe aux projets territoriaux de santé mentale, aux conseils locaux de santé mentale, aux semaines d’information sur la santé mentale, ainsi qu’à la journée européenne des droits en santé.
Elle assure également des permanences à la maison des usagers de l’hôpital psychiatrique de Bourgoin-Jallieu (ESMPI) et participe à divers projets menés par l’ESMPI ainsi que d’autres partenaires de façon plus ponctuelle. Elle donne aussi un cours magistral aux élèves infirmières sur les GEM au sein de l’IFPS de Bourgoin-Jallieu.
En 2026, pour célébrer ses dix ans, L’ABEILLE VIE organise deux événements, réunissant adhérents et partenaires. Les membres préparent eux-mêmes les animations et les stands, avec des productions artisanales et culinaires : churros, pop-corn, barbe à papa, granita, milk-shake, bar à bonbons, chouchous, gâteaux maison, pizza maison au feu de bois.
L’événement prend des allures de fête foraine, illustrant la capacité du groupe à créer des moments collectifs fédérateurs.
Un fonctionnement autonome rare dans le paysage des GEM
Depuis 2022, L’ABEILLE VIE emploie uniquement des prestataires externes pour s’aider dans les démarches. Une organisation atypique, qui repose sur l’engagement direct des adhérents et des membres du bureau.
Trois administrateurs assurent une présence quotidienne, du matin au soir, pour faire fonctionner la structure.
Ils sont soutenus par les autres membres et par des prestataires externes pour certaines tâches administratives ou activités spécifiques.
Ce modèle repose sur une répartition des responsabilités.
Le budget habituellement consacré à un poste salarié dans d’autres GEM est ici redirigé vers des prestataires.
Les tâches du quotidien — gestion, accueil, organisation, entretien — sont assurées collectivement.
Ce fonctionnement renforce l’autonomie du groupe et sa cohésion. Il repose sur une dynamique simple : chacun contribue selon ses possibilités, dans un cadre souple et non hiérarchisé.
Une trajectoire individuelle qui éclaire le rôle des GEM
La présidente du GEM, Arielle Saniel, incarne cette dynamique. Âgée de 38 ans, elle est à la tête de l’association depuis dix ans.
Diagnostiquée schizophrène à 19 ans, elle a passé quatre années en établissement psychiatrique et connu plusieurs tentatives d’insertion professionnelle, toutes marquées par des difficultés.
Malgré ces obstacles, elle poursuit des études en informatique, obtenant un BAC +2 après cinq années d’efforts.
Mais les tentatives d’intégration dans le monde du travail se soldent par des échecs, qui affectent sa santé.
Son parcours bascule avec le GEM. Trois mois après son arrivée, elle en devient présidente. Elle y trouve un espace correspondant à ses attentes.
Le GEM, c’est ce que j’ai toujours cherché.
Son témoignage met en lumière une dimension souvent absente des discours publics : la nécessité de lieux intermédiaires, entre soin et insertion professionnelle, où les personnes peuvent reconstruire leur place à leur rythme.
Une ambition : rendre visible une autre réalité de la santé mentale
Aujourd’hui, L’ABEILLE VIE souhaite faire connaître son action et participer à la sensibilisation autour de la santé mentale.
L’association prévoit notamment d’organiser des marchés de Noël chaque année en son local durant les 2 week-ends avant le premier vendredi des vacances de Noël pour présenter les plus belles créations des adhérents, ainsi que des portes ouvertes lors des semaines d’information sur la santé mentale en octobre.
Au-delà des événements, l’objectif est de porter un message : celui de la possibilité de se rétablir, même lorsque les perspectives semblent limitées.
Le GEM entend aussi montrer que les personnes concernées ne se résument pas à leur diagnostic. Elles peuvent créer, construire, organiser, et contribuer activement à un collectif.
Dans un contexte où la santé mentale s’impose progressivement comme un enjeu de société, ces initiatives locales apportent un éclairage concret sur les leviers de reconstruction possibles.
Elles invitent à repenser la place accordée à chacun, au-delà des critères de performance ou de conformité.
À Bourgoin-Jallieu, L’ABEILLE VIE ne se présente pas comme un modèle à reproduire à l’identique, mais comme une expérience à observer, à travers des actions simples et un fonctionnement collectif.
En savoir plus
Site web : https://www.abeille-vie.fr/
YouTube : https://www.youtube.com/@ABEILLE-VIE-38
LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/abeille-vie/



