Il existe encore, au Groenland, des zones que les scientifiques documentent difficilement. Non parce qu’elles seraient inconnues, mais parce que leur éloignement, leur altitude et leurs conditions météorologiques rendent les campagnes de terrain complexes, coûteuses et rares. Sur ces étendues, chaque fosse à neige, chaque prélèvement, chaque relevé géodésique peut pourtant compléter une connaissance encore fragmentaire de la calotte glaciaire.
C’est dans cet espace, entre science et exploration, que s’inscrit SILA.
Du 13 avril au 18 mai 2026, quatre explorateurs ont traversé le Groenland de Kangerlussuaq à Qaanaaq en kite-ski. Au terme de 1 783 kilomètres parcourus en totale autonomie, l’équipe a achevé l’une des traversées scientifiques les plus ambitieuses récemment menées sur la calotte groenlandaise.
Portée par l’association belge IMAQA Expeditions, la mission ne cherchait pas seulement à relier deux points sur une carte.
Elle devait transformer l’expédition elle-même en outil scientifique mobile, capable d’atteindre des secteurs rarement visités et d’y collecter des données utiles à plusieurs programmes de recherche internationaux.
Le Groenland comme laboratoire à ciel ouvert
SILA a été pensée dès l’origine autour d’un principe simple : l’exploration n’a d’intérêt que si elle produit de la connaissance et permet de la transmettre.
Tout au long de l’itinéraire, l’équipe a donc alterné progression, bivouacs, mesures, prélèvements et observations de terrain. Plus de dix sites scientifiques ont été documentés. Des fosses à neige ont été creusées, des échantillons de surface ont été prélevés, des relevés GNSS ont été enregistrés et plusieurs stations météorologiques ont été observées.
Ces opérations ont été menées pour quatre institutions scientifiques internationales :
- Le GEUS, au Danemark, afin d’étudier la densité de la neige, sa température, sa stratigraphie et son accumulation annuelle ;
- La Technical University of Denmark, pour enregistrer des relevés GNSS destinés à valider des modèles récents d’élévation de la calotte glaciaire ;
- La Northumbria University, au Royaume-Uni, pour analyser la variabilité chimique de la neige à l’échelle du Groenland ;
- La Japan Meteorological Agency, pour documenter la station SIGMA-A et suivre l’évolution récente de l’accumulation neigeuse.
Le matériel géodésique utilisé pour certains relevés a été fourni par l’Observatoire royal de Belgique.
Les données collectées doivent désormais alimenter plusieurs programmes de recherche consacrés à l’évolution de la neige et du firn, à l’interprétation des mesures satellitaires, à la précision des instruments GPS et aux interactions entre l’atmosphère, la glace et les systèmes sous-glaciaires.
« Chaque donnée collectée sur le terrain contribue à améliorer notre compréhension de l’évolution actuelle du Groenland », rappelle le Dr Baptiste Vandecrux.
Là où la carte devient expérience
Une traversée polaire ne se résume jamais à une distance. Sur la calotte, les kilomètres ne disent ni le vent, ni le froid, ni l’attente.
Lorsque les conditions étaient favorables, les voiles de kite permettaient de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres en quelques heures. Mais le même vent pouvait aussi immobiliser l’équipe. Des tempêtes avoisinant les 130 km/h et des températures proches de -50 °C ont contraint les explorateurs à rester plusieurs jours sous la tente.
Le terrain lui-même imposait une vigilance constante. Par endroits, aucun relief, aucune montagne et aucune présence ne permettaient de fixer l’horizon. L’espace semblait se dissoudre dans une continuité de glace et de ciel.
« Lorsque le vent était enfin avec nous, nous avions parfois l’impression de glisser dans un espace infini. Plus rien n’existait autour de nous, seulement la glace, le ciel et le mouvement », témoigne Sasha Doyle.
Cette réalité donne tout son sens au kite-ski : il n’est pas seulement un moyen de déplacement spectaculaire, mais un outil d’autonomie et d’adaptation. Il permet de couvrir de longues distances, tout en transportant le matériel scientifique, les vivres, les tentes et les équipements nécessaires à plus d’un mois d’expédition.
Une calotte moins uniforme qu’elle n’en a l’air
Au-delà des protocoles programmés, SILA a également permis de documenter plusieurs phénomènes observés directement sur le terrain.
Dès les premiers jours, l’équipe a été confrontée à des températures inhabituellement élevées pour la saison. De la pluie est tombée en avril à environ 2 100 mètres d’altitude. Une observation isolée ne suffit pas à établir une conclusion climatique, mais elle constitue un signal de terrain qui pourra être rapproché d’autres séries scientifiques.
Les explorateurs ont également traversé de vastes zones de glace bleue, là où la neige avait disparu sous l’effet du vent ou de la fonte. Dans les fosses réalisées le long du parcours, ils ont observé de nombreuses lentilles de glace, formées à la suite d’épisodes de fonte puis de regel.
Ces couches modifient les propriétés du manteau neigeux et témoignent de l’histoire récente des conditions rencontrées.
« Chaque fosse à neige racontait une histoire différente », résume le glaciologue Wilson Cheung.
Cette diversité rappelle que la calotte groenlandaise ne constitue pas un bloc figé. Sous son apparente immensité blanche se succèdent des surfaces, des densités, des strates et des états de neige profondément variables.
Renoncer pour permettre à la mission d’aboutir
Quelques jours avant l’arrivée à Qaanaaq, l’expédition a connu un basculement humain majeur.
Victime de gelures aggravées aux pieds, Gilles Denis, leader de l’expédition et cofondateur d’IMAQA, a choisi d’interrompre sa traversée afin de recevoir une prise en charge médicale. Cette décision a permis à l’équipe de poursuivre dans des conditions compatibles avec sa sécurité et avec les objectifs de la mission.
Loin de rompre le récit, ce retrait en révèle la nature réelle. Une expédition polaire ne repose pas sur la recherche de l’exploit à tout prix. Elle exige de savoir décider, renoncer et transmettre la responsabilité au collectif.
« Une expédition polaire n’est jamais une succession d’exploits. C’est avant tout une succession d’adaptations », rappelle Gilles Denis.
L’équipe a atteint Qaanaaq le 18 mai 2026 après avoir achevé l’ensemble des missions scientifiques prévues.
Le terrain s’arrête, la recherche commence
La fin de la traversée n’est que la première étape du travail scientifique.
Les prochains mois seront consacrés :
- A l’analyse des échantillons ;
- Au traitement des données GNSS ;
- A l’intégration des observations dans plusieurs bases de données internationales ;
- A la préparation de nouveaux résultats scientifiques.
Cette continuité entre terrain et laboratoire constitue l’un des fondements du projet IMAQA. L’association belge développe des expéditions en ski, kite-ski, kayak de mer ou alpinisme afin de soutenir la recherche dans des environnements difficiles d’accès, puis transforme les connaissances recueillies en contenus pédagogiques.
Dans le prolongement de SILA, six carnets pédagogiques ont été conçus et rendus librement téléchargeables. Ils permettent d’aborder l’exploration polaire, les sciences du climat, les métiers de la recherche et les spécificités du Groenland auprès des écoles et du grand public.
Cette articulation entre aventure, science et transmission résume le credo d’IMAQA : « Science is an Adventure. »
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